54 ans après, « L’Affaire Marie-Claire » au cinéma
- Le film, qui sort le 4 novembre, revient sur le procès de Bobigny, en 1972, qui a mené à la légalisation de l’avortement trois ans plus tard.
- Grâce à la défense de Gisèle Halimi, le procès d'une mère accusée d'avoir aidé sa fille victime d'un viol à avorter, s’était mué en tribune contre la loi criminalisant l’avortement.
- Avec ce film, Lauriane Escaffre et Yvo Muller, ont pour objectif la transmission à la génération d’aujourd’hui.

En novembre 1972, après le verdict, devant le bâtiment K.
Pourquoi avoir décidé de raconter ce « procès de Bobigny », 54 ans après ?
Lauriane Escaffre : La première dimension, c’est la transmission. Notre grande mission, c’est passer ce combat-là aux jeunes. D’abord parce que c’est un pan d’histoire à connaître, et parce c’est elles et eux qui vont faire le monde de demain.
Yvo Muller : Et puis, il y a le côté inspirant de ces femmes. Moi qui me sens parfois impuissant face à notre gouvernement, l’exemple de Gisèle Halimi, de Michèle Chevalier et de l’association Choisir me rappelle qu’un petit groupe d’individus peut faire bouger les choses.
Vous avez tourné, je crois, dans les locaux historiques, là même où s’est tenu le procès en 1972, dans l’ancienne cité administrative à Bobigny…
LE : Oui, c’est grâce à notre repéreuse qui nous présentait différents lieux de tournage que nous avons découvert que le lieu existait encore. Au moment du procès, Gisèle Halimi voulait la grande salle du tribunal de Bobigny de l’époque. Elle a été folle de rage lorsqu’on l’a reléguée dans le bâtiment K.
YM : Déjà, le bâtiment s’appelle K… Quand on sait qu’on partait de la salle A, on comprend… Aujourd’hui, le bâtiment n’a pas de véritable fonction. C’est déjà bien qu’il ait été conservé par souci patrimonial (à l’initiative du Département de la Seine-Saint-Denis, ndlr). On a eu la grande chance de pouvoir tourner dedans.
Avez-vous rencontré les protagonistes de l’époque, Michèle Chevalier peut-être ?
LE : Une fois qu’on avait fini de faire nos recherches documentaires, on s’est dit qu’il serait important de rencontrer les protagonistes de l’époque. Marie-Claire est malheureusement décédée (en 2022), Michèle, sa mère, est toujours en vie mais à 92 ans, elle est d’une santé fragile. On a vécu cette aventure avec la fille de Marie-Claire, Jennifer, et le dernier compagnon de Marie-Claire, Jacques. Ils sont venus sur le tournage plusieurs fois, notamment dans la salle de tribunal. C’était un grand moment d’émotion pour Jennifer de se dire que sa mère et sa grand-mère s’étaient tenues là il y a 50 ans. Quand Cécile de France est arrivée habillée comme Michèle, Jennifer lui a lancé : « oh c’est ma grand-mère », c’était très émouvant.
Et puis le film se centre bien sûr sur Gisèle Halimi, son personnage public mais aussi les rapports compliqués qu’elle avait avec sa mère.
YM : En fait, on a choisi de construire le film sur deux binômes : Michèle et sa fille Marie-Claire d’un côté, Gisèle Halimi et sa mère Fritna de l’autre.
LE : On a lu tous les livres que Gisèle avait écrits, et dans beaucoup, elle parle de la relation avec sa mère et du désamour total qu’il y avait entre elles. Parce que née femme, sa mère ne l’aimait pas. Gisèle a ressenti très tôt cette injustice d’être considérée différemment en fonction de son sexe et c’est à l’origine de ses combats.
Avez-vous immédiatement pensé à Charlotte Gainsbourg et Cécile de France pour incarner respectivement Gisèle Halimi et Michèle Chevalier ?
YM : C’était nos deux premiers choix et on a eu la chance qu’elles acceptent toutes les deux. Pour Gisèle Halimi, on voulait quelqu’un qui ait la dureté et la détermination de la Gisèle Halimi avocate mais aussi cette faille originelle face à sa mère. Et Cécile de France a elle aussi accepté : contrairement à ce qu’on peut croire d’abord, ce n’est pas un second rôle. Michèle et le combat qu’elle livre par amour pour sa fille sont même le cœur émotionnel du film.
On ressort du film en se disant qu’aujourd’hui, le droit à l’avortement est inscrit dans la Constitution, qu’une loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants est en passe d’être votée. Et pourtant, les droits des femmes sont toujours menacés…
YM : Oui, c’est vrai. D’ailleurs quand on a commencé l’écriture, c’était juste après le changement de jurisprudence aux Etats-Unis (la loi Roe vs Wade garantissant le droit à l’avortement a été remise en cause au niveau national, laissant chaque Etat des Etats-Unis se déterminer). Il y a cette idée de fragilité des droits, que ce qui est fait un jour peut être défait le lendemain. L’inscription dans la Constitution, c’est une bonne nouvelle et en même temps, c’est le signe qu’il faut protéger ces droits.
LE : Mais quand on voit ces jeunes visages qui, lors de l’avant-première du film qu’on a organisée à Montélimar devant 1200 lycéen·nes, se disent choqué·es par l’injustice qu’ont subie des milliers de femmes avant 1975, on se dit qu’il y a de l’espoir.
Propos recueillis par Christophe Lehousse
Photos: ©Serge Arnal
et ©Archives municipales de Bobigny
L’Affaire Marie-Claire, le déclencheur de la légalisation de l’avortement
En novembre 1972, Marie-Claire Chevalier, une jeune femme de 16 ans, est accusée d’avoir avorté. C’est son violeur qui l’a dénoncée. Car dans la France des années 70, ce n’est pas le violeur qui est inquiété, mais plutôt la jeune fille qui a choisi d’avorter après ce viol. A cette époque, le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) n’existe pas encore et toute femme ayant avorté est passible d’une peine de prison de 6 mois à deux ans- une réalité que rappelle aussi Annie Ernaux, récemment couronnée du Prix Nobel de littérature dans son livre « L’événement ». Marie-Claire habitant alors avec sa mère Michèle un HLM de Neuilly-Plaisance, le procès a lieu dans la juridiction de Bobigny. L’avocate Gisèle Halimi, approchée par la famille, parviendra non seulement à obtenir une condamnation clémente pour Michèle Chevalier et la femme ayant pratiqué l’avortement: du sursis. Mais elle fera surtout le procès d’une loi inique, remontant à 1920, criminalisant l’avortement. En 1975, une loi portée par la ministre de la Santé Simone Veil légalisera l’IVG.
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Un sujet historique important qui rappelle combien le droit des femmes et l’accès à la justice ont marqué l’évolution de la société française.
Le cinéma joue un rôle essentiel dans la transmission de cette mémoire et la sensibilisation des nouvelles générations.
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